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Maladies professionnellesLa question peut paraître étrange ou déplacée venant d’une sophrologue qui partage son temps entre des actions liées au bien-être et à la prévention du burn-out en entreprise , et son cabinet pour recevoir ceux qui en souffrent ou s’en remettent doucement.

Cette décision divise autant la classe politique que les spécialistes du stress ou les sociologues, mais est-ce vraiment sur les bonnes questions ?

En effet, l’inscription du burn-out à la liste de maladies professionnelles peut avoir de nombreux avantages, mais peut aussi entraîner des effets collatéraux non négligeables… et surtout bien incontrôlables.

Petit rappel sur le burn-out.

À force d’être mis à toutes les sauces, le terme de burn-out perd parfois de son sens. C’est un phénomène complexe, aux multiples facteurs, ce qui le rend à la fois difficile à définir, mais aussi à démontrer.

En quelques mots, le burn-out représente l’aboutissement d’un processus d’épuisement physique et moral, lié à un excès – en quantité et en durée – de stress.

Si le burn-out s’accompagne de manifestations physiques, les symptômes sont consécutifs à ses effets sur les corps épuisés, pas à la manifestation proprement dite du stress. Ce dernier ne se manifeste pas au travers d’une prise de sang, d’une radio ni du moindre examen clinique.

Il en va de même pour les manifestations psychologiques. Toutes les études convergent vers le même constat :

« Le burnout ne fait actuellement pas l’objet d’un diagnostic officiel dans les classifications médicales de référence que sont la Classification internationale des maladies (CIM-10) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-V) de l’Association américaine de psychiatrie. Ainsi il ressort de ces classifications médicales que le burnout ne se caractérise pas par un «diagnostic clinique» unique et précis, faisant état à la fois de symptômes et de causes bien établis. »

Sources : Le syndrome d’épuisement professionnel ou burnout – ANACT – INRS – Ministère du travail.

Ce constat prend toute son importance quand on sait que, dans son texte déposé en février dernier sur la prise en compte du burn-out comme maladie professionnelle, Benoit HAMON proposait comme condition de reconnaissance, je cite :

« Tout symptôme médicalement constaté lié au surmenage d’origine professionnelle, notamment en cas de pression excessive sur les délais de réalisation des objectifs, ou au harcèlement dont le salarié peut être victime dans le cadre de ses relations de travail. »

Dans l’état actuel des choses, afin que le burn-out soit prouvé, il faudrait donc, pour le salarié, le faire constater, conjointement, par le médecin du travail ainsi que l’inspecteur du travail.

Une première question évidente se pose alors : comment et sur quels critères seront évalués les travailleurs en souffrance qui voudraient faire reconnaître leur situation ? Comment assurer un processus juste et équitable pour tous quand on sait que les autorités médicales s’accordent à dire qu’il n’existe aucune façon certaine d’identifier le burn-out ?

Le malade renvoyé à lui même ?

Sans critères impartiaux, il sera toujours facile de dédouaner les entreprises aux organisations anxiogènes et génératrices de stress. Il sera tellement plus facile de trouver d’autres sources, plus personnelles, à ce mal-être et ce stress… comme c’est déjà arrivé il n’y a pas si longtemps !

Le risque principal de cette situation est que notre société – qui semble plus aimer l’ordre, la morale et les affaires que son prochain – finisse par renvoyer le malade à lui-même, que nous marginalisions plutôt que d’aider.

Aujourd’hui, dans tous les pays développés, il est impossible de fumer sur les lieux de travail et cette interdiction se propage aux lieux publics, restaurants, parcs… On peut voir là une avancée spectaculaire contre les ravages du tabagisme, autant actif que passif. Pourtant, cette interdiction entraîne d’autres dérives.

En 2007, la clinique de Cleveland (Ohio – USA), a été la première à prendre la décision de ne plus embaucher de fumeurs. Depuis, d’autres établissements de santé, puis des entreprises ont suivi, dans tous les domaines et sur tous les continents.

Aujourd’hui, pour des raisons de santé, les politiques de recrutement mettent les fumeurs au banc de la société… qu’en sera-t-il demain des travailleurs en état de burn-out ou tout simplement de stress ?

Parce qu’il sera tellement facile de reporter cette souffrance sur des causes externes, parce qu’ils risquent d’être marginalisés, tous celles et ceux qui souffrent oseront-ils en parler demain alors que c’est encore si difficile aujourd’hui ?

Depuis le rapport Nasse et Légueront de 2012, nous savons que la première action pour lutter contre le stress au travail, et donc le burn-out, est d’accepter de revoir les modes de fonctionnement de l’entreprise. Cette action interne doit primer sur toutes les autres et la loi, qui oblige les entreprises à assurer la sécurité de leurs employés va également dans ce sens.

Inscrire le burn-out au tableau des maladies professionnelles sans critères de reconnaissances fiables et impartiaux ne risque-t-il pas d’anéantir ces avancées ? La peur de la précarisation et du rejet face à cette souffrance – que l’on ne choisit pas – ne risque-t-elle pas de prendre le dessus ?

Maladies professionnelles ou pas…

Légiférer et inscrire le burn-out dans le tableau des maladies professionnelles peut avoir des conséquences bénéfiques sur la reconnaissance, le traitement et l’accompagnement des malades.

Cette inscription et la reconnaissance des cas de burn-out au sein des maladies professionnelles permettraient d’apporter la preuve de l’existence de facteurs de stress, de pression ou de harcèlement au sein de certaines entreprises, et donc appuyer les démarches judiciaires propres à les combattre.

Encore faut-il que cette reconnaissance ne soit pas un parcours du combattant supplémentaire pour celui ou celle qui est déjà tombé une première fois. On se souvient de la difficulté du cas de l’amiante et de la double peine pour certains.

Combien de médecins, qu’ils soient du travail ou pas, comme les cadres d’entreprise sont encore, aujourd’hui, désemparés face à ce phénomène et à ses conséquences ? Légiférer dans ces conditions fera-t-il vraiment avancer les choses ou cela ne contribuera-t-il qu’à renforcer notre position en tête des pays consommateurs d’anxiolytiques ?

Depuis 50 ans les maladies professionnelles que nous combattons sont toutes liées à la pénibilité physique. Aujourd’hui le travail et son contexte ont changé. Qu’il y ait inscription ou pas du burn-out au tableau des maladies professionnelles, il est temps de s’attaquer à la pénibilité psychologique du travail, sous toutes ses formes.