Être seul avec soi-même n’est pas toujours reposant. Il arrive même que cette solitude intérieure devienne inconfortable au moment précis où l’on pensait enfin pouvoir souffler. La journée ralentit, les sollicitations baissent, le calme revient, et pourtant quelque chose se tend. On attrape son téléphone sans raison particulière, on rallume une série, on cherche une tâche secondaire, on remplit l’espace au lieu de s’y déposer.
Ce décalage trouble souvent. En théorie, ce moment devrait faire du bien. En pratique, il expose parfois à une agitation diffuse, à un malaise difficile à nommer, ou à une impression de vide que l’on ne sait pas habiter. Beaucoup de personnes se jugent alors sévèrement. Elles se disent qu’elles ne savent pas être seules, qu’elles dépendent trop du mouvement, ou qu’elles ont perdu l’habitude de ralentir. Pourtant, ce qui se joue est souvent plus subtil.
Le problème n’est pas toujours la solitude en elle-même. Le problème, parfois, c’est ce que l’on rencontre en soi lorsque plus rien ne distrait vraiment. Et si ce face-à-face devient inconfortable, ce n’est pas forcément par fragilité. C’est souvent parce que l’espace intérieur n’est plus vécu comme un lieu sûr, stable ou suffisamment apaisant.
Ce qui devient difficile, ce n’est pas toujours l’absence des autres
La solitude a plusieurs visages. Lorsqu’elle est choisie, elle peut devenir une ressource. Elle permet de reprendre son souffle, de sortir du bruit ambiant, de retrouver un peu de continuité intérieure. À l’inverse, la solitude subie est douloureuse. Elle renvoie au manque, à la rupture, au sentiment d’être mis de côté. Ces deux réalités existent, et il est important de ne pas les confondre.
Or l’inconfort dont il est question ici appartient à un autre registre. Il peut exister même quand la vie relationnelle n’est pas vide. On peut avoir un conjoint, des enfants, des collègues, des échanges, des messages, des rendez-vous, et néanmoins ressentir une gêne particulière dès que le rythme baisse. Ce n’est donc pas seulement la quantité de lien qui compte. C’est aussi la qualité de la présence à soi.
Cette nuance change beaucoup de choses. Elle permet de comprendre que l’on peut souffrir du calme sans être isolé. Elle aide aussi à éclairer ce paradoxe : certaines personnes se sentent seules même au milieu des autres, non parce qu’elles manquent de compagnie, mais parce qu’elles ne se sentent ni rejointes dans le lien, ni réellement apaisées dans leur propre présence intérieure. Le sujet n’est donc pas uniquement relationnel. Il est aussi intime.
Autrement dit, être seul avec soi-même devient difficile quand ce retour à soi ne procure ni sécurité, ni stabilité, ni appui suffisant. Le silence ne repose plus. Il met à nu.
Quand l’espace intérieur n’est pas un lieu sûr
C’est souvent là que se situe le cœur du problème. Certaines personnes ne fuient pas la solitude au sens social du terme. Elles fuient ce qui peut apparaître dès que tout ralentit : une fatigue tenue à distance pendant des heures, une tristesse sourde, une inquiétude sans objet précis, une autocritique tenace, ou simplement une sensation de flottement qui les déstabilise.
Dans ce contexte, le calme n’apaise pas immédiatement. Il révèle. Et ce qu’il révèle n’est pas toujours spectaculaire. Il peut s’agir d’une voix intérieure dure, devenue tellement familière qu’on ne la remarque presque plus. Il peut s’agir d’un fond de tension permanent, d’une exigence diffuse, d’un sentiment de ne jamais en faire assez. Il peut s’agir aussi d’un vide discret, sans cause évidente, mais suffisamment inconfortable pour donner envie d’y échapper.
Beaucoup de personnes très fonctionnelles connaissent cela. Elles savent tenir, organiser, répondre, anticiper. Elles sont efficaces, présentes, parfois même très soutenantes pour leur entourage. Mais elles ont appris à vivre dans l’action, dans la gestion, dans l’adaptation. Dès lors, le moment où il n’y a plus rien à produire ni à contenir peut devenir déstabilisant. Non parce qu’il serait anormal de ralentir, mais parce que cette zone n’a pas été suffisamment apprivoisée.
Quand être seul avec soi-même devient inconfortable, cela ne signifie pas forcément que l’on supporte mal la solitude. Cela dit souvent qu’à l’intérieur, le calme n’est pas encore associé à la sécurité.
Cette lecture est importante, parce qu’elle déculpabilise sans simplifier. Elle évite le piège du « je suis incapable de me poser » comme celui du « j’ai juste besoin de plus de discipline ». Le sujet n’est pas la performance du calme. Le sujet, c’est la qualité du lien intérieur.
Pourquoi nous remplissons si vite le vide
Face à cet inconfort, le réflexe de remplissage est presque automatique. Il n’a rien de ridicule. Il protège. Un écran, un bruit de fond, une tâche secondaire, un peu de scrolling, quelques messages, une occupation de plus : tout cela permet de ne pas rester trop longtemps en contact avec ce qui remonte.
Ce mécanisme est d’autant plus discret qu’il se confond facilement avec le quotidien ordinaire. On se dit qu’on aime être actif, qu’on déteste perdre son temps, qu’on a besoin d’avoir l’esprit occupé. Parfois, c’est vrai. Pourtant, il arrive aussi que cette agitation fonctionne comme une manière d’éviter le contact avec soi. Non parce que ce contact serait dangereux, mais parce qu’il est devenu inhabituel, inconfortable, ou trop chargé pour être traversé sans appui.
À force, le remplissage devient une habitude relationnelle avec soi-même. On ne laisse plus vraiment de place à l’émergence d’une sensation, d’une pensée ou d’une émotion. On coupe avant même d’entendre. Ce mouvement soulage sur le moment, mais il entretient aussi une forme de distance intérieure. Le calme reste étranger. Le vide reste menaçant. Et la rencontre avec soi demeure abrupte, faute d’avoir été rendue plus progressive et plus sûre.
Dans le même mouvement, on finit parfois par confondre repos et anesthésie. Or ralentir ne consiste pas seulement à s’arrêter. Cela suppose aussi de pouvoir rester un instant avec ce qui se passe en soi. Sur ce point, certains lecteurs retrouveront des échos avec la logique de sursollicitation décrite dans cet article sur le FOMO et la catch-up culture, ou encore avec ce texte sur la fatigue mentale et le désordre, même si la question ici est plus intérieure que cognitive.
Retrouver une présence à soi plus respirable
C’est précisément là que la sophrologie peut prendre une place pertinente. Non pas comme une méthode pour faire disparaître magiquement l’inconfort, mais comme une pratique progressive qui aide à rétablir de la sécurité dans la présence à soi. L’enjeu n’est pas de « faire le vide ». Il est plutôt de retrouver un appui assez simple et assez concret pour que le face-à-face avec soi cesse d’être si abrupt.
Le premier mouvement passe souvent par le corps. Quand l’espace intérieur est inconfortable, beaucoup de personnes essaient de résoudre cela par plus de pensée : elles analysent, interprètent, cherchent à comprendre vite. Pourtant, le corps offre souvent une voie plus stable. Sentir ses appuis, repérer sa respiration, observer une tension sans l’aggraver par le jugement, revenir à une sensation précise et accessible : ce déplacement change la qualité du vécu. On retrouve ici quelque chose de proche de ces micro-pratiques de recentrage ou de l’attention portée aux perceptions dans le travail de visualisation.
Progressivement, il devient alors possible d’apprivoiser de très courts temps sans remplissage systématique. Quelques secondes au début. Un peu plus ensuite. L’objectif n’est pas de se forcer à supporter héroïquement le silence. L’objectif est de découvrir que l’on peut y rester sans se sentir immédiatement envahi. Cette nuance est décisive.
Dans un accompagnement sophrologique, ce travail se fait sans violence. On ne cherche pas à exposer brutalement la personne à ce qu’elle fuit. On l’aide plutôt à recréer des repères internes, à remettre du corps là où tout passait par le mental, à rendre le calme moins étranger, et la présence à soi moins dure. Peu à peu, l’espace intérieur peut devenir plus habitable.
Réapprendre à se retrouver
Être seul avec soi-même ne devrait pas être une épreuve systématique. Quand cela devient inconfortable, il n’y a pas forcément quelque chose à corriger chez vous. Il y a parfois un lieu en soi qui demande à être réapprivoisé, avec plus de douceur, de stabilité et de sécurité.
Ce chemin prend du temps. Il ne se décrète pas. Il se construit par étapes. Et lorsqu’il est trop difficile à engager seul, se faire accompagner peut vraiment aider. La sophrologie ne remplace pas tout, bien sûr. En revanche, elle peut constituer un premier appui solide pour rendre ce retour à soi plus calme, plus respirable, et progressivement moins menaçant.
Bibliographie
- Donald W. Winnicott, La capacité d’être seul.
- Christophe André, Méditer, jour après jour, L’Iconoclaste.
- Boris Cyrulnik, Les nourritures affectives, Odile Jacob.
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